Hommage collectif à Yves Frenot

De par sa passion pour le vivant en milieux extrêmes, Yves s’est impliqué dans de nombreuses actions visant à la préservation des écosystèmes fragiles des régions polaires.

Passionné des Terres Australes et Antarctiques Françaises et de leurs sensibilités aux changements climatiques et aux activités humaines

Elève ingénieur à l’ENSAR au début des années 80s, et apriori destiné à un projet professionnel en agronomie, Yves était déjà passionné par les milieux extrêmes. Une présentation de Paul Trehen aux élèves en fin d’études du laboratoire ENSAR/ INRA de Sciences du sol fut probablement le point de départ d’une carrière dédiée aux zones polaires. En nouant le contact avec la Station Biologique de Paimpont (Université de Rennes 1), où il a rejoint une des équipes de recherche qui travaillait sur la biologie des populations endémiques d’invertébrés terrestres des Iles subantarctiques des Terres Australes Françaises, la spécialisation en pédologie qu’Yves avait choisie aurait pourtant pu constituer un obstacle. Très rapidement, ses qualités humaines et professionnelles exceptionnelles lui ont permis de s’intégrer dans cette équipe, enrichissant les problématiques de recherche abordées dans ces régions singulières (Archipels des Iles Crozet et Kerguelen). L’histoire était en marche, et le remarquable mémoire de fin d’études d’ingénieur d’Yves centré sur le rôle des vers de terre dans les sols des landes secondaires de Campénéac marquera la fin de son cycle d’études, et le début d’une carrière quasi exclusivement dédiée aux milieux polaires.

Son premier contact ‘physique’ avec les Terres Australes et Antarctiques Françaises débute par un hivernage sur l’Ile de La Possession (Archipel des Iles Crozet), où 17 mois de recherches de terrain, suivis de deux années consacrées à l’exploitation des données collectées lui permettront de soutenir sa thèse de doctorat en 1986. Dès ses premiers pas, ses travaux ont marqué la recherche polaire. Yves fut en effet l’un des premiers à décrire plusieurs processus de pédogénèse qu’il traite comme des « systèmes édaphiques » depuis les sols striés et polygonaux d’altitude (sous forte contrainte climatique) jusqu’aux sols organiques de plaine et du littoral (dépendants des apports organiques de la production primaire, des vertébrés, et des laisses de mer). Sa description de la pédogénèse particulière liée à la nidification des Albatros hurleurs à Pointe Basse (Ile de La Possession, Crozet) est un classique. Il en est de même de ses expérimentations menées in situ sur l’impact de la faune lombricienne sur la dégradation des algues brunes Durvillea. Au cours de ses travaux, sa collaboration étroite avec Marcel Bouché donne une portée générale à la répartition, l’abondance, l’activité, et les caractéristiques anatomiques et biologiques des taxons constitutifs des peuplements édaphiques de l’Ile de la Possession.

En 1989, Yves intègre le CNRS, comme Chargé de Recherche au sein de l’UMR EcoBio (Université de Rennes 1), avec un projet de recherche dédié à l’étude de la biodiversité des régions polaires. Entre 1986 et 2004, ses 12 campagnes de terrain, dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises (Iles Crozet, Kerguelen, St Paul-Amsterdam), et les nombreux liens tissés avec plusieurs autres chercheurs biologistes, géologues, glaciologues, lui ont permis d’acquérir une maîtrise exceptionnelle du domaine insulaire sub-Antarctique. Au cours de cette période, Yves est ainsi devenu l’un des chercheurs dont la notoriété scientifique ira grandissante, de par la multiplication des travaux rapportant la sensibilité de la biodiversité exceptionnelle des Iles Australes aux changements climatiques et aux activités humaines.

De 1989 à 2003, Yves prendra progressivement de nombreuses responsabilités scientifiques et administratives au sein du projet de recherche « Biosol » soutenu par l’Institut Polaire Paul-Emile Victor, projet dont il prendra la direction quelques années plus tard. Dans l’UMR 6553 EcoBio, Yves a été directeur adjoint de la Station Biologique de Paimpont, et responsable de l’équipe de recherche ‘Impact des changements climatiques’.

De par cette passion pour le vivant en milieux extrêmes, Yves s’est impliqué dans de nombreuses actions visant à la préservation des écosystèmes fragiles des régions polaires. Il a été avec Thierry Micol Pierre Jouventin, et Véronique Sarrano, l’un des quatre rédacteurs chargés de la synthèse amenant à la proposition de classement en « Réserve naturelle des Terres Australes Françaises » des Iles Kerguelen, Crozet, Saint Paul et Amsterdam. En 2003, il rejoint l’Institut Polaire Paul-Emile Victor (IPEV, Plouzané), comme directeur-adjoint en charge des programmes scientifiques. Il prendra la direction de l’IPEV en 2010, et assurera deux mandats, jusqu’en février 2018. Au cours de cette période, Yves aura une influence grandissante sur le déploiement des activités de recherche dans les zones polaires : il sera responsable de plusieurs infrastructures de recherche, dont la station franco-allemande AWIPEV au Spitzberg, la station Dumont d’Urville en Terre Adélie, ou encore la station franco-italienne Concordia sur le haut plateau antarctique. Il fut également un pilier de nombreux comités, en étant membre du comité d’orientation scientifique Centre d’études nordiques (CEN) de l’Université Laval (Québec, Canada) de 2008 à 2020, membre de la délégation française aux Réunions Consultatives du Traité sur l’Antarctique à partir de 2003, président du Comité pour la Protection de l’Environnement du Traité entre 2010 et 2014, vice-président du COMNAP (Council of Managers of National Antarctic Programmes), ou encore membre du bureau exécutif de l’European Polar Board jusqu’en 2017 où il a dessiné une feuille de route européenne pour la recherche aux pôles.

En septembre 2018, Yves rejoint l’Ambassade de France aux États-Unis en tant que Conseiller pour la Science et la Technologie, apportant son réseau, sa stature et son expertise reconnue internationalement dans le domaine de l’Environnement et du Climat. A son retour, en 2021, Yves avait ré-intégré son unité de recherche d’origine (UMR CNRS 6553 EcoBio), avec pour objectif de poursuivre la transmission de ses savoirs et la valorisation de données qui lui étaient chères attestant des effets des changements climatiques sur les plantes et invertébrés des Iles Australes. Sa disparition précoce ne permettra pas de suivre l’agenda qu’il avait élaboré avec soin et entrain, agenda qui l’amenait jusqu’au jour où il allait pouvoir profiter d’une retraite méritée.

Les qualités humaines d’Yves, son sens de l’écoute, sa disponibilité, sa puissance de travail et sa rigueur, sa capacité à reconnaître et valoriser les expertises complémentaires, faisaient de lui une personne exceptionnelle. Nous perdons un guide, un mentor, un confident, un ami… parti trop vite et si brusquement. Yves, par cet écrit nous - tous ceux que tu as côtoyés – nous associons pour te rendre cet hommage, et savons que tu seras toujours avec nous, comme tu l’as toujours été, pour nous accompagner et nous guider.